PC   L-Zone   Aventure   1993  PAR Folkefiende 











Si le premier jeu d'Haruhiko Shono - Alice: An Interactive Museum - a été complètement oublié de nos jours, il était malgré tout parvenu à remporter de son temps le AVA Multimedia Grand Prix Award, une distinction qui a probablement convaincu les gars de chez Synergy à continuer sur la voie du "jeu d'essai". C'est un chemin tortueux, certes, mais leur effort avait au moins été reconnu ! Et c'est l'année suivante même que sort la nouvelle expérimentation de Shono : L-ZONE, qui est cette fois-ci un projet principalement développé en interne...

Qu'est-ce que cette "L-ZONE" ? Hé bien, le manuel nous explique qu'il s'agit d'une mystérieuse ville construite on ne sait quand par un savant fou dans un recoin isolé. Vous prenez le rôle d'un parfait inconnu qui atterrit pour des raisons inexpliquées à quelques pas du monumental dôme de verre recouvrant le site, et vous n'avez d'autre choix que de vous dirigez vers l'entrée de la bâtisse. « Activez les machines ! Résolvez l'énigme de la L-ZONE ! Ouvrez la porte vers la planète Green ! »... qu'ils disent.

Le jeu utilise toujours une interface de jeu d'aventure à la première personne. Heureusement, même on se trouve toujours dans une œuvre antérieure à Myst, l'ergonomie est beaucoup moins dégueulasse que dans Alice ; certainement, ce n'est pas encore parfait, mais c'est largement supportable. L'exploration est beaucoup plus fluide, le pixel hunt a été sévèrement revu à la baisse et il y a même eu une version 2 du jeu possédant un système de sauvegarde !

Alors, quel est donc ici le but du jeu ? Hé bien... Disons que là où Alice s'ancrait encore dans une logique de jeu d'aventure assez classique, L-ZONE abandonne lui presque complètement l'un des concepts fondateurs du genre : L'énigme. En effet, il n'y a ici pas à proprement parler "d'obstacle". À vrai dire, vous pourriez atteindre la fin du jeu de manière très directe et ce en très peu de temps, même sans walkthrough... mais ce n'est pas là que se trouve l'intérêt du jeu.

L'ending se veut d'ailleurs volontairement accessoire. Non, "arriver à la fin" n'est pas l'essence de ce jeu. Ce qui importe, ici, c'est la découverte toute particulière de cet environnement minutieusement mis au point par Shono.











La L-ZONE est en fait une gigantesque cité entièrement machinisée qui a été complètement laissé à l'abandon - ce qu'on image avoir été autrefois une espèce de laboratoire géant n'abrite plus la moindre âme humaine. Par contre, il n'y pas un mètre-carré qui ne soit recouvert de dispositifs en tous genres... Dès vos premiers pas dans la cité perdue, vous êtes entouré de tonnes de machines : Écrans, boutons, leviers, terminaux, câbles électriques, témoins lumineux - un fatras d'outils dont le seul point commun est que leur fonction vous échappe complètement. Tous ces outils devaient bien avoir un fonctionnement logique quand quelqu'un de qualifié était encore là pour les opérer, mais maintenant ? Ils sont là, en plan, Voilà donc en quoi consistera votre voyage à travers cette ville robotique perdue : À chipoter à tous les trucs sur votre chemin, complètement mystifié, en tentant de comprendre de quoi il s'agit.

Tout ce que vous pouvez faire, donc, c'est cliquer. Cliquer partout. Et essayer d'obtenir un résultat qui signifie quelque chose, histoire d'avoir l'impression un court instant d'avoir "mis le doigt dessus". Ne soyez pas étonné si le résultat de vos expériences ne mènent à rien ; surtout que ça arrivera souvent. Parfois, les machines iront même jusqu'à vous faire halluciner, laissant en conséquence votre champ visuel occupé par des animations abstraites psychédéliques pendant que de l'electro '90s abrasive vous explose les oreilles.

Il est d'ailleurs amusant - ou effrayant ? - de voir combien les sonorités qu'émettent les machines se confondent parfois avec les soudaines séquences musicales. C'est un travail sonore que l'on doit à Norikazu Miura, qui aura son petit succès plus tard dans le mainstream en bossant sur des séries comme Suikoden ou... Tokimeki Memorial. Plus le même monde, hein ?

La plupart des machines sont en soi inutiles pour "finir" le jeu - vous n'avez pas vraiment "besoin" d'y toucher. Mais... En fait, L-ZONE est une sorte de proto-LSD en écrans fixes où la finalité est vraiment l'exploration intimidante de la cité en elle-même. Et à ce titre, on peut dire que c'est réussi !

Le jeu parvient vraiment à installer un double sentiment d'oppression : La mortification induite par la découverte d'une société déchue où l'on aurait préféré ne pas mettre les pieds - à la manière de la Rapture d'un BioShock - ainsi que l'impression d'aliénation que laisse cet énorme réseau de machineries dont le sens même nous échappe et qui semble comme nous exclure. La L-ZONE, c'est un peu l'incarnation du cauchemar de cette automatisation qui, allant jusqu'au bout de sa logique, se passe très bien de l'homme. En tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'elle se passe très bien de vous. Technocratie qui n'a même plus besoin de technocrate, cette ville-usine est une dystopie électro-mécanique dont les machines insensées n'ont plus que des hallucinations audiovisuelles à offrir à cet humain perdu qui erre dans ces hangars comme s'il découvrait là les reliques d'une civilisation extra-terrestre.

On évolue dans la L-ZONE avec un mélange de curiosité et d'intimidation. Curiosité de découvrir ce qu'une machine peut bien pouvoir faire. Intimidation de peur qu'elle nous fasse sauter un truc à la gueule. Au fait, après tout, qui dit que ce n'est pas là l'explication à la disparition de ceux qui ont jadis occupé cet improbable complexe industriel ?

On reprochera malgré tout à L-ZONE un gros défaut : Celui d'être au final bien trop court, puisque quelques heures seront largement suffisantes pour en faire le tour. Même si c'est du coup aussi en partie une preuve que le pari a été réussi, puisqu'on se surprend à vouloir explorer davantage ! Mais quoi qu'il en soit, le jeu a eu le même destin qu'Alice : Certes, il a de nouveau remporté un prix - le Multimedia Association Chairman's Award - mais il a aussi graduellement disparu dans l'ombre de l'Histoire. Encore une fois... Heureusement, pour Shono, la prochaine serait la bonne !



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